Kogan Perlelune – Les pierres d’Ambre

2 janvier 2017

Ce texte s’inscrit dans l’univers des Annales Potomak. Afin de donner plus de vie et de corps à ce monde, je m’amuse à imaginer des histoires parallèles, antérieures, postérieures, contemporaines ou pas. J’en posterai de temps en temps, n’hésitez pas à me dire ce que vous en pensez !

Pour lire la série originale d’érotique fantasy, c’est chez B-sensory.

 

Tribu MÖKINS – 1 an avant l’épreuve des liens d’Elya.

 

Kogan Perlelune

1 – Les pierres d’Ambre


— T’es au courant ? Le colporteur est arrivé dans le village.

Brunil se tenait debout, les mains sur les hanches, sa couette se balançant négligemment derrière sa tête ronde, dissimulant alternativement le soleil aux yeux de Kogan. Ce dernier leva la tête pour observer sa tumultueuse amie. Il était occupé à tendre des chanvres pour tisser sa dernière création.

— Qui ça ?


— Le colporteur ! Shar Ecorchemort qu’il s’appelle ! Il apporte des babioles et raconte des histoires, à ce qu’il parait, viens, on va le voir !

Les yeux de Kogan s’illuminèrent et il se leva d’un bond.

— Maman ! cria-t-il en direction de sa hutte, je m’absente un moment.

Lanna apparut à l’entrée et lui répondit :

— Ne t’attarde pas trop, je n’aime pas cet homme, il ne me dit rien qui vaille.

— Mais maman, il a un nom, ce doit être quelqu’un d’important !

— On obtient un nom quand on a marqué l’histoire de nos tribus, que ce soit en bien ou en mal. On ne connait rien de ce type.

— Il suffit de lui demander.

Lanna haussa les épaules et son fils courut rattraper Brunil. Ils se dirigèrent vers le centre de village, près du puits où le marchand ambulant avait installé sa caravane. Deux chevaux trapus broutaient tranquillement l’herbe grasse et verte qui entourait le point d’eau. Le soleil du matin faisait briller les marchandises pendues sur l’étal supérieur. Kogan regarda ce qui se trouvait là : des objets de toutes tailles, de toutes sortes, de toutes couleurs éparpillés sur les étals poussiéreux, des tamis en tissu, des masques en argile, des cannes en bambou, des massues sculptées dans un bois dur et léger, des petites tasses, des bijoux de toutes sortes, des tissus dans des teintes que Kogan n’avait encore jamais vues, des billes en terre pour les enfants et même quelques poupées finement détaillées. Kogan n’en revenait pas. Il avait envie de toucher à tout, il y avait là des objets si rares, portant tant d’histoires.

Près de la caravane, un grand homme, massif, à la barbe fournie, de petits yeux noirs et un terrifiant masque aux crocs acérés sur le bas du visage. Sa présence seule dissuadait quiconque de s’approchait des marchandises. Derrière lui, un petit homme a l’air affable, dans la quarantaine, portant une longue robe noire délicatement et richement ouvragée sur laquelle brillait une rangée de boutons blancs. Il portait un chapeau étrange et volumineux, comme un panier retourné, brodé de noir, de blanc et de violet. Ses yeux verts étaient ouverts de curiosité derrière le verre de ses lunettes rondes.

— Bonjour, les enfants, ne faites pas attention à lui, c’est une grosse brute, mais il dissuade les voleurs. Comment vous nommez-vous ?

— Brunil.

— Kogan, monsieur ! Vous êtes un marchand ?

Shar sourit.

— Marchand, oui, mais d’histoires avant tout. J’échange vos histoires contre mes babioles, j’échange vos babioles contre mes histoires. Est-ce qu’il y a quelque chose qui vous intéresse ici ? Ou une histoire ?

Kogan regardait les étalages et tous les trésors qui s’y trouvaient avec gourmandise. Brunil montra un petit arc du doigt.

— Moi je voudrais ça !

Shar hocha la tête et fit une moue admirative.

— Tu as l’œil, mademoiselle Brunil, cet arc est d’excellente facture. La corde est faite d’écrin de griffon de la forêt de Pontvert et le bois est en chêne rouge de la vallée des Pohon. L’on dit que les flèches tirées avec cette arme ne rateront jamais leur cible.

— C’est vrai ? demanda Brunil.

Shar sourit.

— Je suis un colporteur d’histoires, je ne fais que les raconter, je n’en suis pas responsable.

— Qu’est-ce que vous voulez contre ça ?

— Hummm… Ça risque de te coûter cher, jeune fille. Qu’as-tu à me proposer en échange ? As-tu une histoire à me raconter ? Un secret ?

Brunil regarda le marchand et fronça les sourcils avant d’ajouter :

— Peut-être bien, vous n’allez pas le répéter, hein ?

— Bien sûr que si, je commerce les histoires, mais je ne dirais pas qu’elle vient de toi. Alors, de quoi s’agit-il ?

Elle regarda Kogan et celui-ci haussa les épaules en signe d’incompréhension. Shar précisa :

— Je crois qu’elle voudrait que tu t’éloignes, petit. Ça ne te dérange pas ?

Kogan baissa la tête.

— Non, pas de souci.

Il se dirigea vers un petit groupe d’enfants jouant plus loin et quand Brunil le considéra suffisamment hors de portée, elle s’avança vers le marchand et se pencha vers lui pour lui chuchoter quelque chose tout bas. Le gorille s’éloigna aussi de la caravane pour aller au-devant d’un Potomak qui voulait s’en approcher. Il lui expliqua d’une voix grave que son employeur était en affaires, ce que le jeune homme accueillit en fronçant les sourcils.

Kogan s’était assis à même le sol rocailleux. À cette heure-là, la plupart des habitants du village travaillaient aux champs d’Ambre, ils ne rentreraient que pour le repas. La petite place centrale était donc vide, ou tout comme, seuls les plus jeunes restaient pour jouer. Les huttes en pierre et en bois s’étiolaient en cercle concentrique autour du puits central. Le sol poussiéreux et boueux était traversé de petites rigoles d’eau claire. Il y a deux ans de cela, l’eau ne passait pas ici, elle y était arrivée grâce à Kogan. Dans son village, il était reconnu pour ses idées et ses inventions depuis qu’il avait proposé de détourner l’eau de la Franguse pour la faire suivre des petits canaux tapissés d’argile durcie. Depuis, les rigoles avaient été améliorées, solidifiées, mais l’idée avait révolutionné la vie du village. La vaisselle était lavée désormais devant chaque hutte, le soir en discutant joyeusement et les enfants se baignaient dans l’eau peu profonde en riant aux éclats. Tous louaient les inventions de Kogan qui avait désormais carte blanche pour laisser libre court à son imagination.

Il avait ensuite proposé de créer un canal séparé des autres, plus large, pour que les récolteurs d’Ambre puissent faire descendre leurs lourds paniers remplis de pierres directement sur des petites embarcations flottantes sans se rompre le dos, jusqu’aux fourneaux des forgerons. L’eau était utilisée aussi pour refroidir les énormes forges qui avaient déjà par le passé généré de désastreux incendies.

Un autre canal, un peu plus en contrebas du village, alimentait un petit bassin joliment arboré où les Potomak venaient se laver. Dans la tradition Potomak, les adultes et les enfants devaient séparer leurs ablutions et Kogan, dont la sexualité s’éveillait, enrageait de ne pouvoir observer les corps désirables et nus des femmes de sa tribu. Mais cela allait changer. Dans une semaine, il aurait dix-huit années révolues et les sages du village, en récompense de ses travaux, lui avaient octroyé le privilège exceptionnel de passer l’épreuve des liens deux ans avant ce que la tradition préconisait. Il avait tellement hâte…

 

Brunil le sortit de ses rêveries en plaçant sous son nez l’arc qu’elle venait d’acquérir.

— Regarde comme il est beau ! Avec ça, je vais devenir la plus puissante des chasseresses !

Il fit une moue désintéressée et elle haussa les épaules en se retirant vers sa hutte. Kogan attendit que l’autre client fasse affaire avec le marchand pour s’approcher à son tour. Il avait repéré de nombreux objets qui pouvaient l’intéresser, mais n’était pas certain d’avoir de quoi faire l’échange.

Shar le regarda longuement tandis qu’il détaillait les étals. Il finit par l’interpeller :

— Kogan, c’est bien ça ?

— Oui, monsieur.

— Tu es un Potomak ingénieux, à ce qu’on m’a dit.

— Qui vous l’a dit ?

Shar sourit.

— Voyons, c’est mon métier de savoir ce genre de choses. Qu’est-ce que tu vois, en regardant ces objets ?

Kogan haussa les épaules. Puis, doucement, sous le regard attentif du marchand, il pointa du doigt un pan de tissu.

— Ceci, pour adoucir les tresses du dossier que je suis en train de confectionner.

Shar hocha la tête et l’invita d’un geste aimable à continuer.

— Cette pierre plate, pour améliorer mon système de pressoir. Et puis ce morceau de pierre.

— C’est du verre, la tribu Mäg le confectionne à partir de sable chauffé.

— Il produit comme un effet grossissant, je pense que ce serait utile pour… enfin…

Il se tut et Shar s’approcha d’un peu plus près.

— Pour quoi ?

— En l’enfichant dans un bambou assez large et creux, on doit pouvoir observer à bonne distance.

Shar acquiesça.

— C’est une bonne idée, mais ce morceau-là ne t’aidera pas, il te faudrait aller directement demander aux forgerons de cette tribu pour obtenir la taille et la forme désirées.

— C’est vrai, avoua Kogan. Vous allez y passer ? Vous pourriez peut-être m’en prendre ?

— Je ne passe pas de commande, jeune homme. J’échange ce qui est présent là, et mes histoires, uniquement. Et puis, d’abord, avec quoi comptes-tu me prendre ça ?

Kogan haussa les épaules.

— Je ne sais pas. Je peux demander à ma mère un peu d’Ambre, ça vous irait ?

Shar fit mine d’hésiter avant de répondre.

— L’Ambre, j’en ai déjà, en poudre ou en pierre brute. Mais je ne sais pas la tailler, elle m’est donc inutile. Je t’échange les objets que tu voulais et une histoire de ton choix contre une Zaarha…

— Je… je n’en ai pas, seuls les Potomak en reçoivent une lors de leur départ en initiation.

Shar le fixa dans les yeux avec amusement. Kogan tressaillit :

— Oh ! J’ai mon rituel dans une semaine, je pourrais vous donner la mienne à ce moment-là !

— Et tu te priverais de son pouvoir, rétorqua Shar.

Kogan y réfléchit un instant. Les pierres d’Ambre façonnées par son village étaient réputées puissantes et pouvaient, selon les plus anciens, décupler la puissance d’un don, la conserver, la diminuer, selon la forme voulue. Mais Kogan avait toujours eu du mal à croire qu’une pierre, aussi belle et finement taillée soit-elle, puisse avoir ce genre de capacité. Les Potomak à qui ont avait confié une pierre récemment étaient toujours en voyage initiatique et les plus anciens ne se servaient que rarement de leur don. Dans tous les cas, il était difficile d’en évaluer la puissance avec ou sans Zaarha.

Parfois, des Potomak d’autres villages parvenaient jusqu’au sien et demandaient à obtenir l’une de ces pierres. Très rarement, le conseil des sages du village acceptait. C’était arrivé deux fois depuis que Kogan était en âge de comprendre ce genre d’implication et il ne se souvenait pas avoir noté une quelconque puissance dégagée par le nouvel acquéreur.

— Ce n’est pas grave, fit-il finalement, je peux m’en passer.

Le regard de Shar brilla d’une étrange lueur.

— Tu ferais ça ?

Kogan haussa les épaules et confirma.

— Oui, sans problème, je pense que les dons nous asservissent, nous rendent dépendants, je préfère utiliser ma tête pour construire ma vie et non me baser sur je ne sais quelle magie chamanique.

Le vieux marchand fit une moue appréciative avant d’ajouter :

— Très bien, je te propose les objets que tu as signalés tantôt et un morceau de verre de la forme de ton choix que tu viendras récupérer toi-même à la tribu Mäg.

— Comment ça ?

— Je ne vais pas attendre une semaine ici, je repars demain. Si tu pars dès ton initiation terminée, tu devrais pouvoir m’y rejoindre, je ne me déplace pas très rapidement.

Le garde du corps près d’eux renifla de dépit, apparemment il confirmait la lenteur de leur expédition. Shar sourit au jeune homme et lui tendit la main comme pour valider leur échange. Kogan allait pour la serrer quand il ajouta :

— Et une histoire. L’histoire de votre nom.

Shar rit de ses dents blanches et ses yeux se firent minuscules derrière le rond de ses verres.

— Non, mon jeune ami, cette histoire-là est mon propre secret, je la garde pour moi. Mais je veux bien t’en raconter une autre. Celle de ton nom à toi, jeune Kogan Perlelune.

Kogan retira sa main.

— Je connais l’histoire de ma famille, pourquoi voudrais-je l’entendre ?

— Parce que tu connais ce qu’on a bien voulu t’en dire.

Le jeune homme aux yeux noirs pencha la tête sur le côté comme s’il cherchait à évaluer la véracité des propos du vieil homme. En roublard averti, le visage du marchand ne laissait rien transparaitre. Kogan finit par prendre la main toujours tendue devant lui.

— L’histoire maintenant puis je vous rejoins chez les Mäg.

— Entendu. Viens dans ma caravane.

 

 

L’intérieur paraissait bien plus grand que ce qu’il avait imaginé de l’extérieur. Shar l’invita à pénétrer dans une petite alcôve étroite à l’avant de la caravane. La pièce était ronde, sombre, étouffante. Il s’y assit, les jambes repliées sous le petit banc à disposition. Shar referma la porte sans y entrer en lui adressant un clin d’œil, puis doucement, une odeur apaisante envahit les lieux. La voix de Shar résonna autour de lui, étrangement grave, et il se sentit pris d’une torpeur incontrôlable.

— Ce que les légendes racontent sur ton ancêtre n’est pas tout à fait vrai. On t’a conté l’histoire d’Astrapak Perlelune. On t’a expliqué comment il avait découvert un enfant étrange, tout jaune, avec les yeux rouges. Un enfant à peine né et minuscule, déposé en haut d’une colline et dont les cris avaient attiré le fier chasseur Potomak. Un enfant de la lune, raconte la légende. Et quand il le prit dans ses bras, l’enfant le regarda et se calma. Ses larmes durcirent et glissèrent le long de la peau ambrée du nouveau-né pour tomber sur le sol rocailleux de la région, éclatant en une myriade de pierres d’Ambre qui se répandirent dans la terre. La roche des environs se changea, se colora d’une teinte dorée et l’herbe poussa instantanément. Astrapak regardait la vallée entière se transformer tandis que l’enfant disparaissait doucement dans ses bras, s’étiolant en perles de roche ambrée. C’est ainsi que ton ancêtre aurait créé cette vallée, grâce aux perles magiques d’un enfant de la lune.

— Je connais tout ça, ce ne sont que des légendes, qu’est-ce que vous voudriez m’apprendre de plus ?

Kogan avait l’impression que sa langue était pâteuse et son esprit dans un brouillard épais. Shar lui répondit, tout autour de lui.

— Je vais te montrer.

 

Là, devant ses yeux, les murs de l’alcôve disparurent et laissèrent place à une lumière diffuse. L’obscurité était tombée, la lune ronde éclairait les collines rocheuses. Un homme y grimpait à puissantes enjambées. Il était grand et musculeux, torse nu malgré la fraicheur de la nuit. Il avançait vite, s’aidant de ses mains puissantes pour franchir les rochers les plus imposants. Il avait le regard fixe en direction du sommet, ses lèvres marmonnaient quelque chose dans une barbe drue et noire.

Quand il arriva à destination, il marcha vivement jusqu’au centre d’une petite clairière d’herbe sèche et de buissons trapus. Sous la lune brillante, dans un cercle d’herbe étrangement grasse et ruisselante, une femme nue languissait en chantant doucement. Elle était magnifique, probablement la femme la plus belle que Kogan n’ait jamais vue. Sa peau était bleu pâle, ses seins lourds aux mamelons noirs, ses lèvres de la même teinte sombre, ses yeux bleu clair et sa chevelure noire de jais cascadait sur ses épaules. Elle ne semblait pas avoir froid, bien au contraire, elle irradiait sous la lumière crue de la lune. Les deux petites taches à l’angle de ses yeux confirmèrent à Kogan qu’il s’agissait d’une Jynn.

Quand elle vit enfin l’homme s’approcher, elle lui sourit et son index se courba plusieurs fois pour l’inviter à venir. L’homme n’avait pas attendu son geste pour faire tomber ses frusques et se trouver nu à son tour, la queue tendue devant lui comme une lance. Kogan regarda la scène avec fascination. L’homme se mit à genoux et la femme écarta les siens sans un mot. Il en profita pour se jeter sur elle et la pénétrer dans un râle de soulagement. Elle lança sa tête en arrière et poussa un petit cri de plaisir. Ses jambes bleues vinrent se plaquer sur les fesses musclées de l’homme et s’y agrippèrent fermement. Ce dernier planta ses coudes de part et d’autre de la tête de son amante et son regard dans le sien, retenant ses gestes. La tension était fiévreusement érotique. Une langue avide sortit de la bouche sensuelle de la femme et quémanda :

— Baise-moi, mon beau chasseur, baise-moi, prends-moi, ne te fais pas prier…

L’homme plissa les yeux et doucement, progressivement, balança ses hanches de haut en bas, coulissant chaque fois plus profondément en elle. Sa bouche vint se poser sur celle de la Jynn et l’embrassa fougueusement.

Alors qu’il imprimait un rythme désormais effréné, la femme relâcha son emprise et il en profita pour se retirer, la retourner et tirer ses hanches vers lui pour la mettre à quatre pattes. Ses fesses bombées luisaient de sueur sous la clarté de l’astre sélène tandis que ses seins lourds se balançaient et frottaient le doux herbage. Il lança ses reins d’avant en arrière et la femme haleta de plus belle. Il attrapa ses longs cheveux noirs et les tira en arrière, l’obligeant à lever la tête, bouche ouverte et langue pendante. De son autre main, le chasseur attrapa un sein et s’y agrippa fermement, se penchant en avant dans un dernier effort puis il se figea, comme terrassé par une invisible force. Ses muscles se tendirent et sa bouche se tordit dans une grimace improbable. La femme avait le visage enfoncé dans l’humus et riait de plaisir.

 

La vision s’effaça progressivement. Kogan se retrouva dans la petite loge, sa queue tendue sous ses frusques de tissu. Puis, sans attendre, la brume revint aussitôt, renvoyant le jeune homme sur la même colline, un autre jour, une autre lune. Sur le carré d’herbe, toujours la femme nue, allongée, les jambes écartées. Mais cette fois-ci, le sol près d’elle était recouvert de son sang. Elle haletait de douleur, mais un sourire naquit sur ses lèvres noires bordées de sang quand elle regarda le petit être bleu qu’elle tenait dans ses bras. Un nouveau Jynn était né. Il s’appellera Loth, ça voulait dire « union » dans la langue antique. Il ne pleurait pas, il la regardait tranquillement.

Astrapak arriva alors. Il ne s’attendait pas à pareille scène. Il hurla.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? D’où vient ce gosse ?

— C’est notre enfant, beau chasseur, il s’appelle Loth.

— Comment ça, notre enfant ?

Il s’agenouilla à ses côtés et remarqua enfin le sang coulant de sa bouche.

— Mais, pourquoi saignes-tu ? Qu’est-ce qui se passe ?

Sa colère s’éteignit doucement. Il tint la tête de la femme bleue d’une de ses mains puissantes et tenta vainement de la rassurer.

— On va descendre dans la vallée, on va te trouver de l’aide, tiens bon.

— C’est inutile, Astrapak, maintenant que j’ai donné vie à ton enfant je peux m’éteindre doucement, mon temps est venu.

— Mais de quoi parles-tu, Inis ? Comment ce pourrait être notre enfant ? Tu m’avais dit que ce n’était pas possible. Tu n’as jamais eu le ventre rond. Qu’est-ce que tu racontes ?

La femme tendit une main faible vers la bouche du chasseur et tenta de lui intimer le silence.

— Chut… Tu vas l’effrayer. Je t’ai dit que nous étions différents, je ne pensais pas que nous pouvions concevoir, mais c’est pourtant la réalité, vois comme il est beau, ton fils.

Astrapak secoua la tête. Il ne voulait pas le regarder. Sa belle mourrait. Elle soupira une dernière fois, son sourire se figea dans un rictus éternel puis son corps s’immobilisa, presque déjà froid.

— Non, non, non… Non !!

Astrapak rugit de douleur. Ses larmes coulaient et serpentaient dans sa barbe fournie. Il sentit des petits grains de poussières sur sa joue et s’aperçut que le corps même d’Inis s’étiolait en une fine pluie bleue qui s’envolait au gré du vent joueur. En quelques secondes, il ne tenait plus rien, elle avait disparu, littéralement envolée, réduite en poussière d’étoile sous une lune blafarde.

Il se retrouva seul, maudissant les dieux, maudissant les vents, maudissant l’enfant au corps bleu et aux yeux étrangement rouges qui lui avait retiré son amour. Il le regarda enfin, ivre de colère et de douleur.

— Tu ne seras jamais mon fils, tu es une abomination, tu es un monstre, tu as tué mon aimée, tu… tu…

Il abattit son poing sur le petit corps tranquille qui s’écrasa sous la puissance de l’impact et s’éparpilla en lambeau de chair et de sang. Réalisant son geste, Astrapak se recula d’un bond, les yeux grands ouverts et la bouche sèche. Il hurla d’effroi et s’enfuit en trébuchant. Le sang du petit être magique s’infiltra dans la terre et cristallisa les roches. La colline où il avait succombé et celles environnantes prirent une teinte cuivrée, dorée, signe inaltérable de l’effroyable drame qui venait de se produire.

Le songe se termina, Kogan se retrouva seul dans la caravane, frissonnant. Il en sortit tant bien que mal et retrouva Shar sous un soleil plombant.

— Les cristaux d’Ambre ne seraient pas des perles de lune, mais le sang d’un nouveau-né à moitié Jynn ? Qu’est-ce qui me prouve que ce n’est pas l’affabulation d’un vieux barde en manque d’auditoire ?

Shar sourit sans le regarder avant d’ajouter :

— Rien. Rejoins-moi dans une semaine, petit ! Le monde t’attend.

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